jérémie scheidler

vidéaste | dramaturge | metteur en scène
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doreen


Écriture & mise en scène : David Geselson


CRÉATION AUTOMNE 2016


Interprétation :
Laure Mathis
& David Geselson


Espace : Lisa Navarro
Création lumière : Jérémie Papin
Création vidéo : Jérémie Scheidler
Création sonore : Loïc Le Roux




En 2006, Gorz publie la Lettre à D. une confession à sa femme, Doreen Keir, atteinte d’une maladie incurable. Un an plus tard André et Doreen sont retrouvés morts, dans leur lit.

La lettre de Gorz raconte l’histoire de leur amour, de leurs années de jeunesse et d’engagement politique jusqu’à leur retrait de la vie publique, le pacte de fidélité qu’ils s’étaient fait, la nécessité vitale de leur amour, qui les mènera jusqu’à choisir de mourir ensemble plutôt que de survivre l’un à l’autre.

Doreen serait un contrepoint, un éclat, un à-côté, à cette confession rendue public.?À la lecture de Lettre à D., à la fois déclaration d’amour et récit de vie, il finit par manquer Doreen.?D. est presque absente. Il ne s’agit que d’elle, mais elle n’apparaît qu’en creux, en retrait.?
La « femme de l’ombre », qu’on imagine plus qu’on ne connaît.

D. sera ici Doreen.?Il s’agit d’imaginer et d’écrire une voix pour elle.?
André et Doreen nous parlent de leur insécurité d’être au monde, du lien qui les unit et rend leur existence possible.?
Un homme et une femme aux identités mouvantes, qui vont bientôt mourir : nous sommes en septembre 2007 dans le salon de leur maison, à Vosnon. C’est le soir. Ils ont préparé de quoi manger et nous accueillent chez eux.?
Dans une heure ils se suicideront. En attendant, ils parlent.?
Doreen va se mettre à raconter leur amour.?
On entendra la lettre, aussi, dans ses mots. Et sans doute qu’André finira par prendre la parole à son tour.
?Cet André qui s’appelait en réalité Gérard (André Gorz est le pseudonyme qu’il utilisera pour signer tous ses essais) sera aussi David.
?Il s’agit d’une adaptation, d’un vol, d’une tentative, entre le réel documentaire - l’histoire d’André Gorz-Gérard Horst et de Doreen Keir - et la mise en fiction de la figure de cette femme aimée que nous ne connaissons pas et qui va mourir avec l’homme qui dit lui devoir la vie.

Il y aurait donc 3 voix : Lettre à D., Doreen et Gérard




Il y a quelqu’un qui est venu ce matin à la maison et qui m’a demandé ce que je pensais de la lettre, pour savoir ce que j’en dis. Mais ça n’est pas très intéressant je crois de dire ça. Ce que j’en pense. Mais bon...je ne sais pas.

C’est son truc à lui, la lettre.

Et puis il y a souvent beaucoup trop de mots.

J’ai appris des pas de danse sur la neige. Il y a quelqu’un, une femme, qui m’a enseigné ça, en An- gleterre, pendant la guerre, à danser des pas sur la neige.
On peut le faire partout, ici aussi.
Mais le meilleur c’est de le faire dans une grande ville. Quand le silence a été forcé par la tempête et qu’on est tout de suite après, dans le calme. Là on peut danser quelque chose de tout à fait silen- cieux.
Ça commence comme un tango, mais sans le mouvement.
(...)
Nous avons cherché un endroit pour que je puisse me replier. Que nous puissions nous replier ensemble.
Un endroit où il y a du vent.

Nous avons parlé avec des gens qui nous ont guidés jusqu’ici.
Quelqu’un nous a dit qu’ici il y avait ces très vieux chênes, et que l’un d’eux, le plus proche de la maison avait six cents ans. Je ne sais pas d’où il tenait ça.
Je ne sais pas l’âge du chêne de la maison pour être honnête.
Il y a ces chênes très larges, au pied desquels sont de très grandes pierres.
Et c’est comme si tout avait été dit là.
Au pied des chênes il y avait quelque chose qui s’était écrit. Et ça allait avec le vent.
Alors nous avons décidé que ce serait là, que nous nous replierions là.
J’ai fait construire tout ce qui est aujourd’hui la maison et ce qui l’entoure.
Ici c’est comme si nous avions installé quelque chose pour très longtemps.
Je crois qu’effectivement nous avons trouvé un endroit pour pouvoir mourir sans trop de bruit. C’est assez décousu de raconter ça comme ça, avec tout ce qui vient avec.

Je crois qu’après tout, il y a quelque chose où on est étranger, toujours, avec ce qui nous entourait précédemment.
Les arbres, les fleurs, les herbes et toutes ces choses dont on dit, assez maladroitement sans doute, que c’est la nature.
C’est très étranger la nature, au fond comme chose. Ce n’est pas, je crois, très nécessaire de se sentir en faire partie.
Il y a quelque chose comme se côtoyer. Nous nous côtoyons.
C’est la possibilité de la douceur. Nous avons cherché une place comme ça.

On se retrouve avec soi seulement, qu’on a fabriqué avec le temps qui a fondu.